Une Histoire De Lumière Et De Transmission
1827 — LES RACINES D’UNE AVENTURE
Au pied des Aiguilles de Baulmes, dans le Jura vaudois, rien ne laisse présager qu’une famille marquera durablement l’histoire de la photographie suisse. Les Deriaz vivent alors entre agriculture, hôtellerie et commerce. L’Hôtel de France, propriété familiale, accueille voyageurs et aventuriers venus de toute l’Europe.
C’est dans cet environnement ouvert sur le monde que naît, le 16 mai 1827, Alphonse Deriaz. Héritier d’une famille connue pour son indépendance d’esprit et son goût de l’innovation, il grandit dans un village où l’on regarde déjà au-delà de l’horizon.
L’histoire des photographes Deriaz commence bien avant la photographie elle-même : elle naît d’un désir de découverte.
1851–1870 — LE MONDE COMME APPRENTISSAGE
À vingt ans, Alphonse refuse le destin tout tracé que lui réserve son époque. Comme de nombreux Vaudois attirés par les grands espaces, il quitte la Suisse.
L’Angleterre d’abord. Puis l’Australie, où la ruée vers l’or attire des milliers d’aventuriers. Son parcours le conduit ensuite vers l’Europe et probablement les États-Unis. Ces années de voyage façonnent son regard autant que son caractère.
Alors qu’une invention révolutionnaire bouleverse le monde occidental, Alphonse découvre la photographie. À Paris, il fréquente l’entourage d’Abel Niépce de Saint-Victor, neveu de Nicéphore Niépce, et participe à la documentation de monuments historiques français.
Pour la première fois dans l’histoire familiale, la lumière devient un métier.
1870–1889 — LE PREMIER REGARD
La guerre franco-prussienne pousse Alphonse à revenir définitivement en Suisse. Il s’installe à Morges où il ouvre son atelier photographique.
Très vite, son appareil devient le témoin de toute une société. Il photographie les familles bourgeoises, les artisans, les commerçants, les militaires, les écoliers, les fêtes locales et les paysages de La Côte. Chaque image témoigne d’une époque où la photographie demeure encore un événement rare.
Ses portraits possèdent aujourd’hui une valeur inestimable. Ils racontent la Suisse romande de la fin du XIXe siècle avec une précision et une humanité remarquables.
Sans le savoir, Alphonse pose les fondations d’une aventure qui lui survivra largement.
1889–1932 — LA MÉMOIRE D’UN MONDE EN TRANSFORMATION
Lorsque son père disparaît brutalement, Armand Deriaz n’a que seize ans.
Excellent élève, passionné de littérature, de latin et de grec, il rêvait d’études supérieures. Le destin en décide autrement. Avec sa mère, il retourne à Baulmes et reprend peu à peu l’activité familiale.
À une époque où la carte postale illustrée connaît un développement spectaculaire, Armand comprend immédiatement son potentiel. Il photographie inlassablement le Jura vaudois : villages, écoles, travaux agricoles, métiers, fêtes populaires, constructions ferroviaires et paysages alpins.
Ses images documentent l’entrée du canton dans la modernité. Grâce à lui, un monde rural en pleine mutation est conservé avec une richesse exceptionnelle.
Aujourd’hui encore, son œuvre constitue l’un des témoignages photographiques les plus précieux sur la vie vaudoise du début du XXe siècle.
1932–1995 — LE TEMPS DES GRANDS HORIZONS
Avec Alphonse II, la photographie familiale change d’échelle.
Formé aux prestigieuses écoles de photographie de Vienne et de Berlin, il apporte à l’entreprise une maîtrise technique remarquable et une ouverture internationale nouvelle.
Photographe, éditeur, voyageur et entrepreneur, il développe considérablement la production de cartes postales et diffuse les images Deriaz à travers toute la Suisse et bien au-delà.
Toujours attiré par l’innovation, il devient l’un des premiers photographes suisses à utiliser l’avion comme outil de prise de vue. Ses vues aériennes du Plateau suisse, des Alpes et des villes romandes offrent un regard inédit sur le territoire.
Des montagnes du Jura jusqu’au Spitzberg, qu’il rêve de photographier durant toute sa vie, son œuvre témoigne d’une fascination permanente pour le paysage et la lumière.
1942–2000 — DEUX FRÈRES, DEUX VISIONS
La quatrième génération ouvre un nouveau chapitre.
Armand Deriaz II, formé à Vevey, tourne son regard vers le monde. Le reportage, le voyage et la rencontre humaine deviennent les piliers de son travail. De la Géorgie au Japon, du Moyen-Orient à l’Afrique, il documente les réalités humaines avec curiosité et empathie.
Son frère André suit une autre voie. Plus attiré par la recherche artistique et le laboratoire, il développe un univers personnel où la photographie dialogue avec la mode, la couleur, le symbole et l’imaginaire.
Pour la première fois dans l’histoire familiale, plusieurs écritures photographiques coexistent et enrichissent l’héritage commun.
1969–AUJOURD’HUI — LA MULTIPLICATION DES REGARDS
Avec Lionel, Sarah et Clément, la photographie Deriaz entre pleinement dans la contemporanéité.
Lionel Deriaz s’impose progressivement comme une référence de la photographie publicitaire et de luxe. Son travail pour les plus grandes marques révèle une maîtrise exceptionnelle de la lumière et de la matière.
Sarah Deriaz devient la première femme photographe de la lignée. Son approche centrée sur le portrait, l’humain et la transmission apporte une sensibilité nouvelle à l’histoire familiale.
Clément Deriaz poursuit quant à lui une recherche photographique tournée vers le portrait, le voyage et les cultures contemporaines.
La photographie n’est plus un métier unique : elle devient une constellation de regards.
1979–1989 — LES ARCHIVES SORTENT DE L’OMBRE
Après plus d’un siècle d’activité, le patrimoine photographique des Deriaz commence à être reconnu par les institutions.
En 1979, une grande rétrospective est organisée au Musée des Arts décoratifs de Lausanne. Elle sera suivie d’expositions à Zurich, Paris, New York et Montréal.
Ces événements révèlent au public l’importance historique et artistique d’un fonds photographique constitué génération après génération depuis le XIXe siècle.
Les archives familiales deviennent progressivement un patrimoine culturel reconnu.
AUJOURD’HUI — UNE MÉMOIRE VIVANTE
La Deriaz Family Archives conserve aujourd’hui des centaines de milliers de documents : plaques de verre, négatifs, tirages originaux, cartes postales, archives éditoriales et reportages.
Bien plus qu’une collection, cet ensemble constitue une mémoire vivante de la Suisse et de ceux qui l’ont habitée.
Avec Valerio Morreale, représentant de la sixième génération, l’histoire continue de s’écrire. Depuis plus de 160 ans, chaque génération apporte sa vision du monde tout en prolongeant un héritage commun.
Rarement la photographie aura connu une telle continuité familiale.
Six générations.
Plus de 160 ans d’images.
Une histoire de lumière et de transmission.
